Homélie donnée par Mgr Colomb dimanche 19 mai

Publié le 20 mai 2019

Gratuité – réciprocité et universalité – nouveauté de l’amour chrétien

Chers Frères et Soeurs, 

        Nous sommes par l’évangile de ce jour, avec les apôtres, auprès de Jésus, au soir de la passion, au cours du dernier repas, juste après le geste stupéfiant et magnifique du lavement des pieds. Par ce geste, Jésus s’est pleinement révélé, vrai Dieu, vrai homme, serviteur, il nous montre le fil rouge de sa vie, ce geste récapitule tous les autres, préfigurant le don plénier sur la croix. Puis, par une parole de béatitude, « sachant cela, heureux serez–vous si vous le faîtes  » (Jn 13,17), il nous livre l’esprit des béatitudes. Par le commandement nouveau qu’il confie à ses disciples, il nous livre le commandement qui est à l’origine de toute la loi : cet unique ordre impératif que Jésus donne à ses apôtres, cette ordonnance incontournable qu’il délivre à ses amis du dernier soir, récapitulant ainsi toute la loi ancienne. 

Jésus ne nous dit pas : « Aimez les autres « . Il ne nous dit pas seulement :  » Aimez-vous les uns les autres « . Il nous dit: « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés  » (Jn 13,34). 

Cela veut dire que la seule source de cet amour, c’est lui-même,  source spirituelle à laquelle s’abreuve l’Église. Et que le canal de cet amour jusqu’à nous sera l’esprit saint et la contemplation de la manière dont il nous aime pour faire comme lui, c’est à dire aimer de l’amour dont il nous aime.

*        L’Amour que Dieu nous porte depuis la création du monde est totalement et pleinement gratuit. Comme le dit la préface : « nos chants n’ajoutent rien à ce que tu es, mais ils nous rapprochent de toi » : notre amour de Dieu n’ajoute rien à ce que Dieu est, mais nous fait vivre de la vie et de l’amour même de Dieu. C’est par pure gratuité que Dieu nous a créés, nous a donné la vie, et nous recrée en nous donnant sa vie, en son Fils dans l’Esprit : c’est ainsi, et de nulle autre manière, que le Seigneur nous appelle à nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés, dans le désintéressement le plus grand. Aimer nos frères pour eux-mêmes, et non pour nous-mêmes, comme Dieu nous aime non pour lui-même, mais pour nous-mêmes, (Agape et philo). Certes notre amour n’aura jamais la pureté de l’amour de Dieu lui-même : en cela Dieu est inimitable ; mais il doit y tendre par la bienheureuse complicité de la grâce de Dieu et de notre volonté.

*        Un second trait de cet Amour auquel le Christ nous appelle, nous invite paradoxalement à nous laisser aimer par les autres autant qu’à aimer les autres, à être serviable, certes, mais aussi à accepté le service d’autrui.  Celui qui refuse de se laisser servir, de se laisser aimer, c’est celui qui finalement refuse toute communion.

Des religieuses travaillant auprès des plus démunis, demandent à ceux qu’elles servent, même aux Malades, de les aider à servir ceux qui sont les plus malades, les plus pauvres: elles invitent chacun à être serviables et à se laisser servir. Certes, l’amour véritable n’oblige pas, mais il invite avec fidélité : il n’attend rien en retour, mais accepte la réponse lorsqu’elle vient. Jésus n’a pas dit : « Lavez les pieds des autres », « aimez les autres », mais  » lavez-vous les pieds les uns les autres », « aimez-vous le uns les autres comme je vous ai montré l’exemple » (Jn. 13,14): en aimant mon père et me laissant aimer par lui, et en vous aimant.

*        Le commandement que Jésus nous laisse, il nous le dit lui-même, est nouveau. Car cet amour auquel il nous appelle, est nouveau, non pour lui, mais pour nous, inconnu de nous, non encore pleinement révélé. « Comme je vous ai aimés » : le Fils de Dieu, se fait l’un de nous, en tout semblable à nous, excepté le péché (He 4,15), le plus grand qui se fait le plus petit, lui, l’Innocent, donnant, par pur amour, sa vie, pour les pécheurs que nous sommes, puis, ressuscité, premier-né d’entre les morts. Oui, la Bonne Nouvelle, cet amour jusqu’à l’extrême, ce commandement de l’amour est radicalement et totalement nouveau, dépassant l’espérance des hommes. Nous annonçons ce qui n’est pas naturellement dans le coeur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment » (1 Co 2,7,9). Ce n’est plus coup pour coup, « vie pour vie, oeil pour oeil, dent pour dent, blessure pour blessure » (Ex 21,23-25), mais  » Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent » (Mt 5,44), « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent » (Lc 6,27). Le Seigneur nous dit : si moi, l’Innocent, j’ai donné ma vie pour vous, pécheurs, combien plus, vous, pécheurs, vous devez donner votre vie pour le juste, l’Innocent, Dieu. Le commandement que le Christ nous donne est nouveau car, alors que la loi humaine nous est une obligation de l’extérieur, la loi chrétienne est une invitation qui fait fleurir le cœur humain et le rend capable de se donner à Dieu et à son prochain. Jésus formule ce commandement de l’amour en mourant sur la croix et en nous donnant le Saint-Esprit. Le Christ nous rend capables de nous aimer les uns les autres, en mettant en nous l’amour que Lui-même a pour chacun de nous. L’amour descend de la croix !

Le commandement de Jésus est aussi un commandement nouveau au sens actif et dynamique : car il « renouvelle », nous rend nouveaux, transforme tout. « C’est cet amour-là qui nous renouvelle, pour que nous soyons des hommes nouveaux, les héritiers du testament nouveau, les chantres du cantique nouveau. » (Saint Augustin).

Cette nouveauté se manifeste ainsi dans ce que Jésus nous dit : « Sans moi – hors de moi – vous ne pouvez rien faire  » (Jn 15,5).

Le prochain que Jésus nous invite à aimer, il est trinité de communion inséparable. Il est Dieu lui-même, il est mon frère, et il est moi-même. Nous sommes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26), aimer notre frère, c’est aimer aussi l’image de Dieu. Mais bien plus que pour une image, si belle et précieuse soit-elle, chacun a du prix aux yeux de Dieu (Is 43,4). Dieu a gravé notre nom sur la paume de ses mains (Is 49,16) en la passion de son Fils. Plus encore, tout ce qui atteint l’homme, touche à la prunelle des yeux de Dieu (Za 2,12): en Jésus-Christ, nous savons que ce que nous faisons au plus petit d’entre nos frères, c’est à lui que nous le faisons (Mt 25,40).

Chers frères et Sœurs, ainsi se dessine patiemment à travers l’histoire de la révélation le mystère de l’Incarnation du Verbe, accompli en la Vierge Marie, mystère de cette présence divinement réelle, vivante au coeur de tout homme nouveau.

+ Georges Colomb

Évêque de La Rochelle et Saintes