Homélie donnée par Mgr Pascal Wintzer pour la fête de Saint-Eutrope

Publié le 29 avril 2019

C’est Mgr Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers, qui était invité cette année pour la célébration de la Saint Eutrope, patron de notre diocèse, le week-end des 27 et 28 avril 2019. Voici le texte de l’homélie qu’il a donné pour la messe du dimanche 28.

28 avril 2019 –  2ème Dimanche de Pâques

Saintes, Saint Eutrope

Les textes bibliques de tout le temps pascal font s’entrechoquer deux périodes, deux événements sensiblement différents.

Chaque jour, et donc aussi chaque dimanche, nous lisons un passage du livre des Actes des Apôtres, et nous y  constatons la force et le courage des apôtres et des disciples qui, sans peur, sans doute, avec assurance, annoncent le Seigneur et sa résurrection.

Or, en même temps que ces textes, nous proclamons les chapitres qui terminent chacun des Evangiles.

Là, l’assurance est moins grande.

Combien de questions, d’hésitations, de doutes même ; on vient de la constater avec saint Thomas.

En nous donnant à entendre ces différents textes, la liturgie n’oppose pas les interrogations à la foi, bien plutôt, elle les situe en parallèle.

Je veux dire par là que les questions ne s’opposent pas à la foi, elles la suscitent même.

Si les apôtres n’avaient pas connu le doute, auraient-ils été capables d’accueillir ce que le Seigneur voulait leur révéler ?

Et puis, pensons-nous que la foi serait à comprendre comme un quizz ou un QCM du concours de médecine ? Il faudrait avoir toutes les réponses, et surtout les bonnes réponses pour « mériter » d’entrer au Royaume de Dieu !

Ce serait un grand risque de penser ainsi ; la foi serait alors identifiée à des formules, à des définitions, pour le dire d’un mot à des « dogmes » dont il suffirait de bien connaître chacun des mots pour « avoir bon ».

Je dois cependant apporter des précisions à ce que je viens de dire… en disant que la foi ce ne sont pas les dogmes, je pourrais me faire accuser d’hérésie.

Je persiste cependant, mais en rappelant ce que sont les dogmes.

Ceux-ci ne sont pas des définitions qui disent, une fois pour toutes, qui est Dieu, quelle est la foi.

Les dogmes ne sont que des balises qui indiquent où il faut chercher Dieu, et ils disent où nous risquons de faire erreur.

Saint Thomas d’Aquin affirme cela dans ces formules dont il a le secret… et le génie :

« L’acte de foi ne s’arrête pas à l’énoncé, mais à celui que désigne cet énoncé ».

Autrement dit, nous ne croyons pas en des mots, nous croyons en Dieu.

Les dogmes sont des repères, des panneaux directionnels ; Dieu, se dit non pas en eux, mais il se dit dans la Bible, dans les Ecritures.

Sans cesse, il faut les scruter : c’est en elles que le Seigneur se révèle et révèle la vocation de l’être humain, et notre vocation à chacun.

Assurance des apôtres après la Pentecôte, interrogations de ces mêmes apôtres après la résurrection… mais, au cœur de cela, une seule et même attitude : la capacité à vivre des déplacements.

Les apôtres n’en sont pas restés à leurs doutes du matin de Pâques, ils ont cherché à comprendre le sens des signes qui leur étaient donnés : un tombeau vide, les linges et le suaire, quelqu’un qui marche avec eux et rompt le pain.

Déplacement intérieur, capacité à ne pas rester enfermés dans les premiers jugements, les premières impressions.

Et plus tard, ce sont ces déplacements bien concrets qui vont les conduire dans tout le bassin méditerranéen, jusqu’à Rome, au risque de leur vie.

J’ajoute, que là encore, ils devront continuer à vivre des déplacements intérieurs, des déplacements dans les convictions religieuses qui étaient les leurs.

Eux, des Juifs, comment devaient-ils se comporter avec les païens qui devenaient chrétiens ?

Fallait-il leur demander de respecter les lois de Moïse, ces lois que Jésus lui-même, un Juif, avait respectées ?

La décision ne sera pas facile ; des dissensions surgirent entre les apôtres.

Il faudra la grande assemblée de Jérusalem pour qu’une décision soit prise ; il faudra surtout la force de persuasion de l’apôtre Paul.

Si, à Saintes, vous êtes devenus chrétiens, c’est bien parce que cette logique de la foi a continué à se développer, la logique du déplacement, celle de la mission.

Là encore, dans toutes les dimensions de cette réalité.

Dimension matérielle : saint Eutrope est venu jusqu’ici comme témoin du Seigneur, comme son missionnaire.

Et dimension intérieure : comment permettre à l’Evangile de rejoindre une population qui pouvait être marquée par une autre culture.

Cette dernière question reçoit aujourd’hui, mais déjà depuis quelques siècles, une portée accrue.

Reconnaissons que dans les premiers siècles, la culture était communément partagée : c’était la culture grecque et latine.

Faut-il rappeler que la Gaule des premiers siècles ressemblait assez peu à un certain village d’irréductibles gaulois ; la population était gauloise certes, mais romaine aussi : ils étaient des gallo-romains.

Aujourd’hui, les différences culturelles sont bien plus fortes, même si l’ « entertainment » à l’américaine exerce son emprise partout dans le monde.

Les cultures demeurent ; elles sont de plus en plus éloignées du monde gréco-romain dans lequel est née l’Eglise que nous connaissons en Europe.

Il y a ici quelqu’un qui, mieux que moi, pourrait vous dire ces diversités des cultures, en particulier celles des pays asiatiques…

Comment annoncer le Christ ressuscité à des personnes et des générations qui ne sont plus familières de la Bible, de la philosophie grecque, de la pensée romaine ?

Faut-il d’abord leur inculquer tout ce substrat culturel ?

La question essentielle est ailleurs : l’Evangile doit-il être identifié à la culture dans laquelle il est né ?

Nous sommes d’une époque qui demande un grand effort aux chrétiens et missionnaires que nous devons être.

Cet effort il doit conduire à vivre ce que le pape François appelle « l’Eglise en sortie ».

Cette formule ne se résume pas à sortir de nos églises, elle appelle avant tout à dire le Christ en sortant de nos habitudes culturelles et langagières.

C’est difficile, ce l’est pour moi, je suis un Français et un  Européen jusqu’au bout des ongles.

Pourtant si l’Evangile n’est qu’européen il ne parlera plus qu’à quelques-uns, à des gens qui me ressemblent.

Disant cela, je ne pense pas uniquement à la mission en Afrique ou en Asie ; je pense à notre pays et à nos diocèses.

Les différences cultuelles, elles sont chez nous.

Qu’on le regrette ou pas, il faut prendre acte du fait que nous ne sommes plus dans le modèle de l’assimilation.

Les populations étrangères qui viennent vivre et travailler en France et en Europe n’adopteront pas tout de la culture européenne.

Bien entendu, l’effort doit être réciproque : ils doivent apprendre à nous connaître et à nous comprendre, mais nous devons apprendre à les connaître et à les comprendre.

Pour l’Evangile, c’est autre chose : l’Evangile n’est pas une culture, une langue, il est la rencontre avec une Personne.

Bien entendu, cette rencontre se réalise par des médiations, pour nous, en France, c’est notre culture, notre histoire, notre langue.

Cependant, autre la rencontre, autres les médiations.

Gardons-nous de penser que Jésus a les traits de ce grand blond dont certaines œuvres d’art occidentales le parent.

N’identifions pas le Christ et l’Evangile à l’expérience que nous en avons.

Nous fêtons aujourd’hui saint Eutrope, votre premier évêque.

On ne sait que peu de choses de lui, mais le plus important c’est la mémoire vivante qui le reconnaît comme votre premier évêque, celui qui a annoncé ici l’Evangile.

Même si nous ne connaissons que peu de choses d’Eutrope, sans doute savez-vous qu’un évêque de Poitiers, saint Venance Fortunat, quelques siècles plus tard, parla de lui.

Ecoutez ses propos ; ils s’adressent à un certain Léonce, ils parlent de l’église qui abrite le tombeau d’Eutrope.

« La demeure du vénérable prêtre Eutrope, s’est effondrée, ruinée par la vieillesse. Ses murs troués ne supportent que des poutres mis à nues, ces dégâts venant, non pas du poids de la toiture, mais de la pression des eaux.

Une nuit, Eutrope apparait à un ministre durant son sommeil et il lui apprend que tu dois être le restaurateur (de son église). Tu mérites ta récompense plus que celui qui te l’a apprise, O bienheureux, envers qui Dieu témoigne un soin attentif.

Maintenant, l’ancien [édifice] a été restauré en mieux, et la structure ruinée voit renaître la fleur de son âge.

Les années se sont accumulées, cependant elle a l’éclat de la jeunesse, de sorte que sa vieillesse l’a rajeuni. Ici, la voûte suspend dans les airs ses sculptures ciselées, et le bois produit des jeux que donne habituellement la peinture. La muraille simulant de nombreuses figures, est désormais couverte de peintures.

Jadis, dépouillée de toute décoration, la voila resplendissante de couleurs.

Cet évêque, Eutrope, fut le premier de la ville de Saintes, et à toi qui répares (son église), il t’a donné à juste titre la primauté. Désormais le saint repose dans son temple, où il habite en paix, et il rend ainsi honneur, en retour, à son restaurateur. » Recueil de poèmes, chapitre 13.

Les églises en ruine, mal entretenues, ou bien incendiées… la chose n’est pas nouvelle.

Le défi est le même, relever, restaurer, reconstruire, pour Léonce ici, pour le tombeau d’Eutrope, à Paris, pour Notre-Dame. Et dans combien d’autres lieux.

Reconstruire l’Eglise, oui, mais plutôt, « construire » l’Eglise.

En effet, nous annonçons l’Evangile non pas pour restaurer quelque modèle idéal – il n’y a pas de modèle idéal de l’Eglise ; non, nous annonçons l’Evangile pour recevoir l’Eglise que le Seigneur nous donne et nous donnera, une Eglise qui n’aura pour référence non pas telle époque, tel espace, mais, pour unique référence, pour pierre d’angle, le Seigneur, son corps vivant dont nous sommes les membres.

+ Pascal Wintzer

Archevêque de Poitiers