Homélie donnée par Mgr Colomb pour la fête des martyrs du Vietnam
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Homélie donnée par Mgr Colomb pour la fête des martyrs du Vietnam

Homélie donnée par Mgr Colomb pour la fête des martyrs du Vietnam et le 30ème anniversaire de leur canonisation, à la Mission Catholique Vietnamienne dimanche 18 novembre  à Paris  

 

 

 

Sagesse 3,1-9    Romains 8,31b-39    St-Luc 9 23-26

 

Chers Frères, et Sœurs,

Soyons dans la joie en ce jour de fête de l’anniversaire de la canonisation des martyrs du Vietnam car, dans la Jérusalem céleste, le chœur des martyrs occupe une place de choix. Les premières communautés chrétiennes avaient coutume d’offrir le saint sacrifice de la messe sur les dépouilles de ceux qui avaient offert leur vie pour le Christ. Il existe une diversité de martyres, car une multiplicité de causes que l’on peut, pour l’honneur, préférer à la vie. Le propre du martyre chrétien est qu’il est un témoignage en faveur du Christ donné dans la souffrance jusqu’à effusion du sang. Toute l’importance d’un tel sacrifice découle de sa valeur eucharistique, ainsi que l’enseignait au début du II° siècle l’évêque martyr, saint Ignace d’Antioche : « Que je devienne donc la pâture des bêtes. C’est par elles qu’il me sera donné d’aller jusqu’à Dieu. Je suis le froment de Dieu. Que je sois donc moulu par les dents des bêtes pour devenir le pain immaculé du Christ, (Saint Ignace d’Antioche, Lettre aux Romains)».

Tel fut le sens de l’héroïque témoignage d’amour que donnèrent les 117 martyrs du Vietnam, en acceptant de verser leur sang pour le Christ. C’est la mémoire de ces hérauts de la foi que l’Eglise célèbre le 24 novembre et dont, par une heureuse anticipation, nous fêtons aujourd’hui le trentième anniversaire de la canonisation.

Les lectures, en ce jour de fête, sont d’une immense richesse et nous permettent de plonger dans le mystère du martyre, c’est à dire dans ce témoignage de foi et d’amour que nos aînés martyrs nous offrent aujourd’hui. Je m’arrêterai particulièrement sur la seconde lecture et l’Evangile que nous venons de proclamer.

Tout d’abord, la seconde lecture nous présente une « litanie » des conseils de Dieu : un tel déploiement des conseils éternels de Dieu laisse celui qui est racheté sans paroles. Toute question qu'il pouvait encore se poser a trouvé sa réponse parfaite ! Dieu est pour lui ; quel ennemi se risquerait-t-il encore à le toucher ? Dieu le justifie ; qui oserait désormais l'accuser ? Le seul qui pourrait le condamner, Jésus Christ, est devenu son souverain  intercesseur ! Et que pourrait refuser Dieu qui nous a fait dans son Fils le plus grand de tous les dons ? Il donnera «toutes choses avec Lui». Oui, y compris s'il le faut les épreuves (v. 28 Rm 8.26-28). Il semble que celles-ci tendraient plutôt à nous séparer de l'amour du Christ en produisant en nous les murmures ou le découragement. Au contraire ! «Toutes ces choses» nous permettent de faire l'expérience de cet amour comme nous n'aurions pas pu le connaître autrement. Quelle que soit la forme de l'épreuve : affliction, détresse, persécution… dans chacune d’elles la grâce variée du Seigneur trouve à s'exprimer d'une manière particulière : soutien, consolation, tendresse, sympathie parfaite… A chaque souffrance vient répondre une forme personnelle de son amour. Et quand il en sera fini à jamais de la terre et de ses peines, nous resterons pour l'éternité les objets de l'amour de Dieu. Cette solitude du martyr n’est qu’apparence, la réalité est que son cœur est entièrement donné à Dieu et qu’il vit une grande communion spirituelle.

Évangile quant à lui nous plonge encore plus dans un abandon total dans lequel les martyrs du Vietnam ont vécu et dans lequel nous aussi, nous sommes invités à rentrer toujours plus. En effet, ayant évoqué le prix qu’allait lui coûter, en tant que Fils de l’homme, le fait d’être le Christ de Dieu, Jésus poursuit et les disciples prennent conscience du prix à payer pour le suivre. Ce prix à payer, Jésus le formule ici sous la forme de deux expressions qu’il fait suivre immédiatement après d’un regard en perspective sur le gain qu’elles procureront à tous ceux qui seront prêts à le suivre :

« Qu’il se renie lui-même » :

Jésus aurait pu, parlant du prix à payer pour le suivre, aller crescendo. Il ne l’a pas fait. D’entrée, Il tient à placer les siens devant la hauteur la plus élevée à laquelle la barre est placée dans la perspective de ce but. Suivre Jésus ne peut se comprendre autrement et pas moins que cela. Ce reniement de soi ne consiste pas seulement dans le reniement de l’idée et de la poursuite de la réussite ou du succès sur le plan humain de sa vie dans ce monde. A l’instar de ce qu’a vécu Jésus, il peut aller jusqu’à l’abandon, la trahison par ses propres amis et enfants spirituels. Se renier soi-même inclut l’idée d’accepter d’être, à cause de Dieu et de la vérité, s’il le faut, un  perdant, à l’image de Paul qui, par exemple, s’est vu rejeter du sein même d’églises que, par la grâce de Dieu, il avait implantées. L’objectif de la gloire et de la récompense éternelles pour notre fidélité à Dieu nous éblouit-il au point de faire pâlir l’éclat de toute réussite ici-bas ? Notre reniement de nous-mêmes n’est pas authentique s’il n’atteint pas ce niveau là.

« Qu’il se charge de sa croix » :

La croix, à l’époque de Jésus, était le châtiment réservé aux condamnés à mort. Le reniement de soi-même est indissociable d’une vie vécue dans l’esprit de la croix. Seul celui qui a accepté de tirer un trait sur sa propre vie dans ce monde est libre de suivre Jésus. Il est impossible de vouloir réellement suivre Jésus tout en voulant à tout prix être compris, accepté, considéré, aimé... et plaire à tout le monde. Suivre le Christ conduit inévitablement à des moments où il faut choisir entre plaire à Dieu et plaire aux hommes : (Gal 1,10). Si nous ne pouvons faire ce choix aujourd’hui alors que nous ne sommes l’objet d’aucune menace physique, qu’en sera-t-il lorsque dans les pays où la persécution sévit, notre vie ou celle de nos proches seront en jeu ? Sommes-nous disciples du Christ ! Cette question est particulièrement d’actualité dans une société démocratique qui invite à plaire aux hommes pour réussir, pour gagner le suffrage des électeurs, la popularité parmi ses confrères…

La récompense : 

Jésus ne fait pas l’apologie du martyre. L’apologète du martyre cherchera par lui-même à provoquer sa propre mort. Ce n’est pas là le discours que Jésus tient. Aucun martyr chrétien dans l’histoire n’est habité par une mentalité de suicidaire. Seul l’amour pour Dieu et la fidélité au Christ peuvent justifier le sacrifice de notre vie pour Lui. Celui qui perd sa vie pour cette cause n’est pas perdant, mais un grand « gagnant ». Car tôt ou tard, la figure de ce monde, avec tout ce qu’il contient, passera pour faire place au royaume éternel de Dieu : 1 Cor 7,31. Que servirait-il donc à un être humain de gagner le monde entier s’il perdait son âme ?

Etre disciple, suivre Christ, demande que dans nos vies nous ayons bien soupesé et évalué, à la fois le prix que nous aurons à payer pour cet engagement, et la valeur de la récompense qui en est la fin. Tel est ce qu’ont vécu les martyrs que nous fêtons aujourd’hui.

L’exemple que nous ont légué les martyrs du Vietnam met en lumière trois aspects du mystère de l’Eglise : son universalité, la ferveur de sa charité et sa fécondité missionnaire.

UNIVERSALITÉ. La simple lecture des noms qui ont été gravés dans le livre de la vie permet de constater que la commémoraison des 117 martyrs du Viêtnam unit en une seule mémoire des hommes d’époques, d’origines et de situations très diverses. On y trouve des évêques, des prêtres, des consacrés d’ordres variés, des laïcs… ; des Français (Missionnaires de la Société des Missions Etrangères de Paris et des religieux), des espagnols, des vietnamiens… ; certains endurèrent le martyre au XVIII° siècle, d’autres au siècle suivant. Et pour finir, la liste des 117 bienheureux canonisés par saint Jean-Paul II a été établie progressivement, par trois papes, Léon XIII, saint Pie X et Pie XII. Nous touchons là au grand mystère de communion à l’œuvre dans l’Eglise. L’incorporation au Christ, pleinement réalisée dans le sacrement de l’Eucharistie, fait de nous un seul corps, une même chair, un même esprit. La force de témoigner pour le Christ jusqu’à la mort n’est pas une prouesse personnelle, mais un effacement héroïque de soi devant les exigences de la foi et de l’amour pour Jésus Crucifié. Le martyr n’agit pas en son nom ; il accepte volontairement de participer au mystère pascal du Christ en lui offrant ce qu’il a de plus personnel, de plus beau, de plus essentiel : sa vie. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime , Jean 15,13 ». L’universalité signale la dimension surnaturelle et eschatologique du règne de Notre Seigneur, venu pour confondre la sagesse du monde et acquérir un peuple saint qui lui appartienne. Le martyre est une illustration de la communication que le Christ fait de son amour, de sa personne et de ses mystères à son Corps mystique qui est l’Eglise. Dans le martyre des fidèles du Christ, le sacrifice de la croix reçoit une nouvelle actualité ; il se propage de la tête aux membres.

FERVEUR de la CHARITÉ. Nous pourrions légitimement nous interroger sur les sentiments qui habitaient le cœur des martyrs à la veille de leur oblation. L’Eglise a, dès les premiers temps, proscrit la conception erronée d’un martyre enduré sans souffrances, dans une paisible extase. Cette explication fait peu de cas de la force morale que suppose une telle passion. Elle ne correspond pas au plan de la providence qui voulut rendre l’homme participant des mérites de Jésus-Christ. Notre vocation de chrétien est bien simple : elle consiste à suivre Jésus dans le renoncement et l’épreuve ici-bas, pour partager sa gloire dans l’au-delà. « Dieu qui t’a créé sans toi, écrit saint Augustin, ne te sauvera pas sans toi ». Si, soutenus par la grâce, les martyrs que nous honorons en ce jour, sont allés au bout de leur témoignage, ce n’est pas par une confiscation de leur libre arbitre, mais au contraire, par la transfiguration et l’unification de leurs désirs en Jésus-Christ. Paradoxalement, nous pourrions donc dire que le martyre appartient à un certain type d’extase, dans le sens où l’âme apprend à aller au-delà d’elle-même et qu’elle se laisse ensevelir avec Jésus-Christ en Dieu : c’est une extase d’amour, où l’aimant s’anéantit jusqu’à disparaître entièrement devant l’être aimé. Ce mystère avait été annoncé par saint Paul sous le signe de l’amour du Sauveur pour son Eglise : « le Christ a aimé l’Eglise et il s’est livré pour elle afin de la rendre sainte, Ephésiens 1, 5-25 ». La charité est l’âme de l’Eglise ; chaque martyr est appelé à élever vers le Père, dans un dernier geste d’amour, ce souffle qui la vivifie : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit ». Les martyrs sont ceux qui, participant à la charité ecclésiale, ont compris que, dans ce monde, dans cette vallée de larmes, rien n’égalait l’amour de Jésus-Christ ; que notre cité se trouve dans les cieux et que c’est à ce terme unique que doit aspirer et tendre tout notre cœur.

FÉCONDITÉ MISSIONNAIRE. Le martyre ne s’achève pas à la mort du témoin. « Le sang du martyr est une semence de chrétien », écrivait Tertullien à l’aube du premier millénaire. Dans la communion des saints, les mérites, les grâces, les charismes de chaque chrétien profitent à l’édification du corps entier. Combien de grâces de conversion, de persévérance, de force, de discernement, combien de vocations obtenues par la puissance missionnaire du sang versé ? Les fruits du martyre, ce sont ces semences de vérité qui ont accéléré la diffusion de l’évangile. « Les âmes des justes, lit-on dans le livre de la Sagesse, sont dans la main de Dieu, et le tourment ne les atteindra pas. Aux yeux des insensés, ils paraissent être morts, et leur sortie de ce monde semble un malheur, et leur départ du milieu de nous un anéantissement; mais ils sont dans la paix. Alors même que, devant les hommes, ils ont subi des châtiments, leur espérance est pleine d'immortalité. Après une légère peine, ils recevront une grande récompense; car Dieu les a éprouvés, et les a trouvés dignes de lui (Sagesse 3,1-5)». La liste de ceux qui, avant ou après les 117 saints martyrs du Vietnam, versèrent leur sang pour le Christ, témoigne suffisamment de la vérité de ces quelques versets : Saint André Dung Lac, Saint Théophane Vénard, Saint Jean-Charles Cornay, saint François Jaccard, saint Joseph Marchand, et tant d’autres, connus ou inconnus, qui acceptèrent de suivre le Christ jusqu’à la consommation de son mystère. Ils ont semé dans la douleur ce que d’autres, à leur suite, ont moissonné en chantant.

+ Georges Colomb

Évêque de La Rochelle et Saintes

 

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